Une nuit de janvier

Par une glaciale nuit de janvier, quelques minutes avant que minuit sonne, on a croisé un couple. La dame avait un petit de 4 mois sur le ventre.
Je leur ai dit bonsoir tout va bien ce soir? Je ne savais pas s’ils rentraient de soirée ou si pour eux la soirée était éternelle.
Elle m’a dit oui ça va merci, mais elle n’était pas convaincante.
Je lui ai dit vraiment, ça va aller? Vous avez un endroit où aller?
Elle m’a dit en fait non, on sait pas où on va dormir.
Je lui ai dit d’accord, je comprends, on va essayer de trouver une solution ensemble si vous voulez.
Elle m’a dit ok.
Je lui ai dit vous avez déjà appelé quelqu’un?
Elle m’a dit non, personne répond au téléphone.
Je lui ai dit c’est le premier soir comme ça?
Elle m’a dit oui. Avant on était chez des amis, à droite à gauche, mais ce soir c’est pas possible.
Je lui ai dit je comprends.
Je lui ai dit vous connaissez le 115?
Elle m’a dit oui moi je connais, j’ai déjà appelé, mais il y a longtemps, pas ce soir.
Je lui ai dit à cette heure ci c’est la seule solution je crois, mais on va le faire ensemble si vous voulez. Vous en pensez quoi ?
Elle m’a dit ok.
Je lui ai dit ne vous en faites pas, on va rester avec vous jusqu’à trouver une solution.
Il a dit ok merci.
J’ai appelé le 115, ça a été assez vite au départ, puis ils ont demandé à parler au couple.
Il a pris le combiné, et ça a commencé.
On l’a mis en attente.

J’ai dit il a l’air de bien dormir le petit, au moins il est au chaud contre vous.
Elle m’a dit oui, avec un léger sourire.

Il attendait au téléphone.
Elle grelottait et berçait le petit en se balançant de droite à gauche, sans s’arrêter. Elle parlait pas beaucoup.
Il a mis le haut parleur, on entendait la musique et l’annonce dans plein de langues. Ça comblait le silence.
J’ai dit vous allez voir, avec le 115, c’est toujours un peu long. Mais ils vont essayer de trouver quelque chose.

Il était toujours au téléphone.
Il attendait, on attendait tous.
Je lui ai dit vous avez froid?
Elle m’a dit oui.
Je lui ai proposé une polaire à mettre sur ses épaules ou autour du petit.
Elle m’a dit non ça va.
La musique continuait.

Il attendait.
Elle berçait le petit.
Je lui ai dit vous en faites pas, on va trouver une solution. Et le petit, là, contre vous, il est bien.
Elle m’a dit oui.

Il a eu une nouvelle personne au téléphone.
Il a commencé à répondre à des questions. Adresses habituelles, domiciliation, couverture santé, moyens de déplacement, famille…
Elle attendait.
Il répondait à toutes les questions.
Puis ça a coupé.

On a rappelé, on a attendu, la personne avait pris un autre appel.
Il y a eu la musique encore, pendant très longtemps.

Puis il a recommencé à répondre aux questions.
Ça semblait absurde.
Je lui ai dit ne vous en faites pas, c’est vrai qu’ils ne se rendent pas compte que vous êtes en train d’attendre dans le froid avec le petit, mais c’est bientôt fini, quand ils auront fini de poser toutes les questions ils vont proposer quelque chose.
Elle m’a souri.
Il a continué à répondre à d’autres questions.

Puis on l’a encore fait attendre.
Il s’impatientait un peu, mais il continuait à répondre aux questions.
Elle n’avait pas mangé ce soir, elle avait froid.
Mais heureusement, le petit dormait, paisiblement.

Enfin on lui a proposé quelque chose.
J’ai entendu des bribes de conversation, ça paraissait incroyable.
Il avait la mine déconfite, disait que c’était pas possible, qu’il ne voulait pas aller là-bas.
Il m’a tendu le combiné.
J’ai dit allô, que se passe-t-il, pouvez-vous m’expliquer?
J’ai entendu on a une place pour eux à Trifouillis les Oies, j’ai demandé comment on allait à Trifouillis les Oies à minuit quarante cinq, on m’a dit oui je sais mais on n’a que ça, j’ai demandé est-ce qu’au moins une équipe peut passer pour les accompagner, on m’a dit non c’est pas possible, on peut pas aller à Trifouillis les Oies, j’ai dit pourquoi une évaluation sociale et 1 heure au téléphone dans le froid si c’est pour rien proposer ensuite, on m’a dit on propose pas rien, on propose une place à Trifouillis les Oies, sinon demain ils vont voir les services sociaux, et puis il faut qu’ils appellent plus tôt.
Alors elle, lui, et moi, on s’est regardés.
J’ai dit je suis désolée, effectivement ils n’ont rien d’autre.
Il y a eu un silence.
J’ai dit mais on va rester avec vous encore, on va trouver une solution.
Il et elle n’ont rien dit.
J’ai dit si vous voulez on peut aller à l’hôpital, c’est pas très loin, des fois ils acceptent. Sinon y’a aussi le commissariat. J’ai dit vous en pensez quoi?
Il m’a dit nous on sait pas, on fait comme vous pensez que c’est bien.
J’ai dit bon, on va essayer l’hôpital, y en a un juste à côté.

On a marché jusqu’à l’hôpital. On est entrés dans les urgences, elles étaient désertes.
J’ai dit bonjour, je suis avec ces personnes, elles sont en galère ce soir, elles n’ont nulle part où dormir, le 115 n’a rien, vous êtes notre dernier recours, on s’est dit qu’elles pouvaient trouver refuge ici.
Le Monsieur de l’accueil a eu un sourire mi-chaleureux mi-embêté. Il a dit asseyez-vous dans la salle d’attente, je vais voir ce que je peux faire.
On s’est assis, il faisait chaud.
J’ai dit je crois que ça va être bon.
Le Monsieur est revenu, il a dit on a pour ordre de la direction de n’héberger personne, mais c’est exceptionnel. C’est notre responsabilité de ne pas vous laisser dehors. On va vous mettre dans un box, mais demain il faudra que vous trouviez une solution. Pour ce soir, vous en faites pas, vous pouvez rester.
Vous avez tout ce qu’il faut pour le bébé? Du lait? Des couches? Venez, suivez moi, je vais vous montrer où vous pouvez vous installer.
Ils ont répondu oui à chacune des phrases.
J’ai dit bon, on va vous laisser alors.
Il m’a dit merci infiniment, Dieu vous le rendra.
Elle m’a dit merci beaucoup.
Je leur ai dit bon courage, reposez-vous, puis battez-vous, ça va aller mieux.

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