Une vaste blague à raconter le soir au coin du feu

Quand on me demande si un Monsieur qui dort dehors « est en demande », marqueur de la volonté supposée des personnes à s’en sortir, critère suprême d’éligibilité à la catégorie des « bons SDF », ça me fait bien marrer. Ça fait aussi marrer mes amis au coin du feu un soir de décembre. Mais réfléchissons sincèrement aux solutions qui sont effectivement proposée à ces Messieurs qui ont passé des années à la rue : c’est tout d’un coup beaucoup moins drôle.

Abdel et Atal ne demandent rien

Abdel vit en France légalement, il touche le chômage, a une couverture médicale. Il vit depuis des dizaines d’années dans le même quartier, entretenant une vie sociale peu égalée par ses voisins logés. Pour lui, impossible de se projeter vers un ailleurs autre que les quelques rues qu’il arpente depuis des décennies, d’abord jeune, puis en promenant ses enfants, puis aujourd’hui. C’est comme ça, et ce ne sera pas autrement : Abdel ne quitterait son quartier pour rien au monde.

Atal vit en France depuis plus de 10 ans, mais n’a aucun papier. Pas de passeport, pas d’extrait d’acte de naissance, pas même de photocopie crasseuse d’une vague pièce d’identité. Il dort dehors, travaille de temps en temps au noir en vendant des marrons chauds ou des bouteilles d’eau, boit du vin pour adoucir le quotidien. Alors forcément, son foie ne va pas très bien. Il n’a pas de perspective de régularisation en France, et son pays d’origine ne le reconnaîssant pas comme citoyen, il n’a donc pas non plus de perspective de retour au pays. Il ne parle que quelques mots de français.

Ca fait très longtemps que Abdel et Atal ne demandent rien, affrontant chaque jour avec plus ou moins le sourire, sans envisager une seule seconde que le soir venu ils ne dormiront pas au même endroit.

Car que pourraient-ils demander ?

On demande ce qu’on pense pouvoir obtenir. On ne demande pas quelque chose qu’on n’imagine même pas.
Donc effectivement, Abdel et Atal ne « demandent » plus rien… Faut-il en conclure pour autant qu’ils ne veulent rien ?
Qu’ils refuseraient des structures réellement adaptées à ceux qui ont besoin de temps, de tolérance, de ratés, d’alcool, de proximité, de taille humaine, de convivialité, de sécurité, de compréhension, et de tout un tas d’autres choses ?
Ne pourrait-on pas renverser la question, et au lieu de s’évertuer à savoir si « le Monsieur est en demande », qu’on réfléchisse réellement à « ce qu’on propose à Monsieur » ? C’est sûr, ce serait moins drôle à raconter au coin du feu un soir de décembre. Mais peut-être que pour une fois, un peu de sérieux ne ferait pas de mal.

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One response to “Une vaste blague à raconter le soir au coin du feu”

  1. Brigitte LC says :

    Et si l’on racontait ces histoires de vie à Noel, au moment où l’on est tous bien au chaud .. ? Histoire de réveiller les estomacs alourdis, les têtes embrumées et oublieuses de la vie, de leur vie, de toutes ces vies qui ne demandent rien. Pour Changer de regard, changeons d’abord de vocabulaire !

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