Mamie devant la justice

Les habitants du quartier l’appellent Mamie parce qu’elle est petite, menue, très ridée et adorable. Comme le dit si bien un bénévole, elle est le premier « bonjour » de très nombreux voisins, et contribue à mettre un rayon de soleil dans le quotidien des clients de la supérette devant laquelle elle passe ses journées. Mais face au juge, Mamie n’en menait pas large et tremblait comme une feuille. Il était temps pour elle de répondre de ses actes : avoir fait usage d’une arme de catégorie 6.

Ce que l’on sait des faits
Un beau jour de fête nationale, Mamie a en effet aspergé de bombe lacrymogène un Monsieur qu’elle connaît et salue pourtant tous les jours (il travaille dans la supérette en question). On ne saura jamais ce qui a motivé son acte. On sait toutefois que Mamie et Monsieur ne s’entendaient pas bien ces derniers temps, et que quelques jours auparavant, ils s’étaient accrochés. Mamie s’emmêle un peu quand elle raconte l’histoire, mais on imagine qu’elle s’est sentie sacrément menacée pour en arriver à ce geste, qui dénote avec ses habitudes et son caractère. On sait aussi que Monsieur a porté plainte.

Une épopée judiciaire
L’épopée judiciaire a commencé. Une première convocation, un renvoi car Mamie n’avait ni avocat, contrairement au plaignant, ni traducteur (elle se débrouille pas mal en français, mais le juge a estimé qu’il était important qu’elle puisse s’exprimer dans sa langue). Une seconde convocation des mois plus tard. Des démarches pour l’attribution d’un avocat commis d’office (et donc, entretemps, un contact avec un travailleur social pour les déclarations de revenus), des nuits blanches, de multiples prières adressées au ciel, puis le jour J arrive. Je pense que l’on sous-estime grandement l’énergie que requiert une convocation en justice. Le sujet a occupé les journées et les nuits de Mamie pendant près de 6 mois.

La mascarade de l’audience
En ce vendredi matin, Mamie est fébrile. En plus de gérer son stress, elle doit essayer d’intégrer les codes de la justice, et ce que l’on attend d’elle. A savoir se positionner en tant que victime, en un mot susciter la pitié. On va ainsi lui demander de se déshabiller pour bien montrer qu’elle est menue et sans défense. On va s’inquiéter de savoir s’il n’y a pas une raison croustillante (le décès d’un enfant, la maladie d’un conjoint) qui permettrait de raconter ce qui a entraîné son départ de son pays et le fait qu’elle vive à la rue. On va ne parler que de sa vulnérabilité, de sa situation de sans-abrisme, de sa nécessaire survie au quotidien. On fera des sous-entendus sur les dangers que courent les femmes à la rue, n’est-ce pas Monsieur le juge, je ne vais pas vous faire un dessin. On va enfin et surtout lui demander de se taire, de laisser faire son avocat, de ne parler que quand on le lui demandera, et de dire exactement ce que l’on veut qu’elle dise.

Bien sûr, elle aura envie de parler, d’intervenir, de râler, mais jamais au bon moment, alors on la fera systématiquement taire. Et lorsque ce sera son tour de parole, et qu’elle voudra répondre en français et avec enthousiasme, on lui dira de passer par le traducteur, car personne n’aura la patience de l’écouter vraiment, et le traducteur fera tampon, étouffera sa voix.

Mais tout ça, ce sera pour son bien. Pour qu’elle ne soit pas condamnée trop lourdement. Et le Monsieur d’en face, on le fera passer pour un méchant, un menteur et un violent, quelqu’un que personne n’aime dans la clientèle et le voisinage. Il tentera de se défendre tant bien que mal, mais ça fera aussi partie du jeu : c’est un méchant, et en plus il ne sait pas aligner 2 phrases correctes.

Est-ce que justice a été faite ?
Le jugement sera rendu dans un mois. Peut-être une amende symbolique, une peine de prison avec sursis ou, et ce serait bien pire, une interdiction de squatter devant la supérette, point névralgique de toute la vie sociale de Mamie. Sans compter la peine que représente la procédure en elle-même : les derniers mois de Mamie ont été un enfer de stress et de panique.

Est-ce que justice aura été rendue ? Est-ce que vraiment les relations entre Mamie et Monsieur s’en trouveront améliorées ? Est-ce qu’il fera mieux vivre dans leur vie respective et dans le quartier autour de cette supérette ? Cette justice, qui pointe les faiblesses et les défauts, ne grandit personne. Elle broie ceux qui n’en maîtrisent pas les codes, et les enferme dans des rôles de victimes ou de méchants. Ne peut-on imaginer une autre justice ? Pour de telles affaires de voisinage, une médiation n’est-elle pas envisageable, plutôt qu’un procès, afin que les gens continuent à vivre ensemble ? Que perdrait une justice qui s’attacherait à élever les personnes en faisant appel à leurs forces ?

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