A Mickael, mort de la rue

J’avais oublié comment c’est quand la mort frappe à la porte.

J’avais oublié l’épée de Damoclès au-dessus de nous tous, certes, mais encore plus au-dessus de ceux d’entres-nous qui ont connu ou connaissent la vie à la rue.
J’avais oublié le cœur qui s’accélère, les jambes qui se dérobent, le cerveau qui s’embrume en apprenant sur un mail le décès d’un homme que je connais. Oui, c’est parfois comme ça, les morts de la rue : on apprend ça par mail, le dimanche en robe de chambre, un thé à la main.

Je n’avais pas oublié les déjà-morts de la rue, ceux déjà tant pleurés, ceux de qui le souvenir flotte sur les plaques chauffantes et les trottoirs qu’ils ont habités.
J’avais oublié que les vivants de la rue basculent très jeunes de l’autre côté, à 49 ans en moyenne, souvent dans la violence.

J’avais oublié comment ça fait d’annoncer à quelqu’un, puis à quelqu’un d’autre, et encore à quelqu’un, qu’un homme qu’il aime est mort. Subitement. On ne sait pas de quoi. Non, vraiment, je ne sais rien de plus pour l’instant. En espérant comprendre, plus tard.
J’avais oublié les mails rassurants et pleins d’empathie du Collectif Les Morts de la Rue.
J’avais oublié comment ça fait tout drôle d’apprendre que la famille a été contactée, mais merci débrouillez-vous, elle ne veut rien savoir.  J’avais oublié le temps que j’avais déjà passé à essayer de comprendre comment c’est possible, j’avais oublié toutes les bonnes raisons que cette famille a peut-être.

J’avais oublié la course effrénée aux derniers souvenirs, aux traces, c’est quand que vous l’avez vu la dernière fois ? Comment il allait ?
J’avais oublié les questions et les incertitudes qui s’accumulent. J’avais oublié les taches de sang qui s’obstinent à rester muettes.
J’avais oublié qu’aucune réponse n’enlève réellement de la tristesse.

J’avais vu rarement une cérémonie aussi belle, tant de gens réunis, la neige qui tombe sur le cercueil à l’entrée dans l’église, des textes d’hommages aussi personnels et émouvants.
J’avais oublié ces derniers moments partagés qui, au-delà des conditions de vie sur terre, rappellent surtout qu’un Homme est un Homme. Qui vit, qui marque ceux qu’il croise sur sa route, qu’on pleure quand il meurt.

Alors ça y est, Mickael a rejoint dans ma tête le carré spécial peuplé par ceux dont la mort a quelque chose à voir avec la vie à la rue, sa violence, sa solitude, son injustice. Mais faudrait que ça s’arrête, ils commencent à être un peu trop nombreux là-haut.

Publicités

Étiquettes : ,

Donnez votre avis

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s