Il est libre, Farid

Je l’ai rencontré souvent dans la rue, il marchait toujours en haillons, parlait parfois de Jésus, parfois du grand tout cosmique, parfois de lui à la troisième personne. J’ai marché un soir des kilomètres dans toute la ville, guidé par lui qui ne voulait pas que cette conversation se termine. Des lundis soirs sans fin, on a parlé sous la pluie des heures et des heures. Un dimanche matin, j’ai essayé de lui suggérer d’accepter le caleçon qu’une dame du marché lui proposait, pour qu’il ne finisse pas encore une fois au poste pour atteinte à la pudeur ; il m’a alors signifié clairement que je franchissais les limites de ce que je pouvais me permettre de lui dire, en me recommandant de « retourner dans [ma] cuisine ». Je ne lui ai jamais vu d’autres possessions que ses vêtements. Pas de chaussures, pas de vestes, pas de sac, pas de duvet. J’ai été inquiète du peu d’habits qu’il portait, de sa peau noircie par la rue la crasse les bêtes, de ses propos un peu loin de ma réalité. Il a disparu, est réapparu, a re-disparu, est réapparu. Même après des mois sans se voir, alors que j’imaginais qu’il voyait à peine qui j’étais, il m’a accueillie d’un air désinvolte en citant mon prénom, comme s’il était tout à fait logique de se retrouver là, et de continuer notre conversation. Et nous avons continué notre conversation.

Puis je l’ai vu à l’hôpital psychiatrique, assommé par les médicaments, tête baissée, sans presque un mot qui sortait de sa bouche. Comment pouvait-on passer de l’homme le plus loquace du monde à l’homme le plus éteint du monde ? J’ai été un peu choquée de cette transformation. Puis le temps passant, les dosages des médicaments baissant, je l’ai reconnu à nouveau, et ai été heureuse de ces retrouvailles.

Puis il a pu avoir accès à un logement, avec une équipe pour l’accompagner au quotidien. Il a choisi un appartement très calme dans un coin isolé et peu accessible de la ville. Il a signé un bail, a reçu ses clefs, un téléphone portable. Je l’ai vu manier le téléphone comme s’il en avait toujours eu un, enregistrant les numéros, allumant la radio, prenant des photos, et cela m’a estomaquée. Il continuait à dormir à l’hôpital, le temps de s’habituer, tout doucement, à l’idée d’avoir un chez-soi. Il a choisi un canapé bleu qui ne passait pas par le couloir et que les livreurs n’ont pas voulu passer par la fenêtre. Il a acheté un autre clic-clac à la place, une télé, un frigo. Un jour, il a demandé une permission à l’hôpital, n’est pas rentré le soir, a dormi dehors plutôt que chez lui. Il est revenu à l’hôpital le lendemain.

Puis un jour, il n’est pas revenu. Il a pris la route pour la belle Toulouse, ville dont il avait tant parlé. Il y avait de la famille, il y avait le soleil, la belle vie c’était là-bas. Dans sa chambre d’hôpital, il a laissé son bail, les clefs de son appartement, son téléphone portable.

Je reste fascinée. Par la maladie de la tête qui pousse à agir de manière tellement incompréhensible pour ceux qui trouvaient ça formidable cette opportunité d’accéder à un logement pour quelqu’un avec un tel parcours de rue et d’errance. Mais aussi par l’immense liberté qui l’anime. Que celle-ci continue à l’accompagner, et que les gens qu’il croise soient bienveillants. Belle route, Farid.

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One response to “Il est libre, Farid”

  1. https://www.facebook.com/daniel.lege.90?ref=tn_tnmn says :

    Parcours de vie incroyable, souffrances dénuement et tout ce qui va avec… liberté tout de même…. mais à quel prix…moi aussi je te souhaite bonne route Farid

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