N’allez pas le répéter, mais le psychotique vous emmerde

Le Noir mange des bananes (n’est-ce pas, petite conne ?). L’Iranienne est voilée, donc soumise, et l’Iranien est barbu, donc extrémiste fondamentaliste islamiste terroriste. Le Rom est voleur de poule (mais un jour, il les rendra, même que 3000 poules à Paris lâchées en liberté, ça en fera du bruit sur le boulevard Beaumarchais). La femme enfante et ça la rend heureuse (à moins qu’elle ne soit putain ?). Le gay ne s’engage pas dans ses relations (hé hé, mais il se marie maintenant, big up aux plus beaux mariés du monde intergalactique, j’en suis encore toute retournée). Le SDF a l’air d’un SDF (entendu par une amie lors d’une réunion associative il y a quelques jours : « Foi de maraudeur, rien ne ressemble autant à un SDF qu’un autre SDF. »)(sic).

Et le psychotique, lui? Allez, en vrac. Quelques phrases glanées ces derniers mois pas très loin de mon travail, et qui m’ont fait tressaillir. Je passe le traditionnel et classique psychotique = danger, c’est tellement prévisible (et faux, hein, faut pas perdre une occasion de le réécrire, quand même).

Donc, entendu, de ci de là.
Le psychotique est dans la destruction.
Chez le psychotique, l’évolution n’est pas linéaire.
Le psychotique est très porté sur le sexe.
Pour le psychotique, les mots ont beaucoup d’importance.
Le psychotique, c’est pas qu’il ne sait pas ce qu’il faut faire, c’est qu’il faut qu’il se mette en situation de le faire.
Le oui du psychotique, c’est le oui du moment. (Je crois que c’est mon préféré, celui-là.)

Tiens, en relisant ces énoncés, c’est presque drôle tellement c’est absurde. Pourtant ces phrases ont bien été prononcées, avec le plus grand sérieux, pour tenter d’expliquer le comportement (si étrange) de Pierre ou Piotr.  Et c’est bien le problème des étiquettes posées par d’autres sur le front de certains : dès lors, le moindre comportement de l’étiqueté ne se lit plus qu’à l’aune de l’étiquette attribuée. Et le vocabulaire change en même temps que le regard.
Comme le dit si bien Polo Tonka, dans Dialogue avec moi-même, un schizophrène témoigne :

« Dès lors [d’une hospitalisation psy], vos moindres réactions seront analysées sous le spectre de votre folie. Si vous êtes joyeux, c’est que vous êtes exalté, et si vous êtes exalté, c’est que vous êtes maniaque. Si vous êtes bougon, c’est que vous êtes en rébellion et qu’il faut vous faire comprendre que vous n’êtes pas le chef. Si vous êtes triste, c’est que vous êtes déprimé. Si vous riez beaucoup, c’est que vous êtes sur le point de délirer. Etc. »

On colle ainsi des étiquettes (schizophrène, psychotique, noir, Iranien, femme, Rom, etc.), puis on en déduit des comportements. Pour simplifier la vie, pour essayer de comprendre le monde, pour mettre de la distance entre lui-si-différent et moi-si-normal, pour se rassurer aussi sûrement. Dommage, ce faisant on ferme un peu plus les yeux sur la diversité des humains, leurs richesses, leur incroyable et si belle complexité.

Je crois pas que je suis psychotique (même si j’ai toujours pas compris ce que ça voulait vraiment dire, d’ailleurs, si quelqu’un peut m’éclairer). Mais je me reconnais bien dans tous ces schémas de pensées et d’actions, entendus ces derniers mois et listés ci-dessus. Parce que détruire, j’ai toujours trouvé ça plus simple que construire, que je n’avance jamais tout droit mais multiplie les allers-retours et les deux-pas-en-avant-trois-pas-en-arrière, parce que j’aime le sexe, que je m’attache beaucoup (trop ?) aux mots, que je procrastine beaucoup (trop ?), et que quand je dis oui, c’est toujours le oui du moment.

Permettez-moi donc de prendre pendant quelques lignes l’étiquette de psychotique. Pour avoir le plaisir d’écrire ce que je ne peux pas dire lorsque j’entends ces phrases.

Alors voilà, n’allez pas le répéter, mais le psychotique vous emmerde.*

*En écho aux mots d’Aimé Césaire :
« Il y a pas les grands et les petits. Il y a que nous sommes tous des peuples et que nous méritons d’être considérés comme des peuples avec la dignité que cela représente. J’ai apporté une parole d’homme. Il y a l’homme, c’est très important, l’homme tout court. Je crois vraiment à l’homme, à l’humanité et à la fraternité. Et quand je parlais de négritude, c’était pour répondre précisément aux racistes qui nous considéraient comme des nègres, autrement dit des riens. Et bien non ! Nègre vous m’appelez et bien oui, nègre je suis. N’allez pas le répéter, mais le nègre vous emmerde. » (Ici, ou écouter la bande son , à 2’20.)

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2 responses to “N’allez pas le répéter, mais le psychotique vous emmerde”

  1. legedaniel@free.fr says :

    Merci Billie Je suis un vieux qui exerce la même profession que toi et tes notes me touchent énormément et je me dis qu’avec des gens comme toi la relève est assuré Bravo continue daniel

  2. gubragh says :

    Je passais pas là, j’ai vu la porte ouverte et je suis venu voir/lire. Je m’y retrouve. Je vis sur un bateau de voyage, donc – SDF. Je suis roumain, donc un peu rrom, un peu voleur (de poules, mais pas que). Mon évolution n’est pas linéaire (et j’ai horreur de ceux qui savent, mais ça n’a rien a voir, quoique), j’aime le… enfin, je m’y retrouve. Et j’aime bien. Bon, d’accord, comme disait un de mes chanteurs préférés, « I subscribe to this point of view. » Allons y. « ON LES EMMERDE »

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