Moi aussi, j’ai été maltraitante

Il est mort avant que j’ai eu la chance de le connaître mieux.
Il venait d’entrer dans ma vie professionnelle.
Je ne l’avais vu que deux fois.
J’ai pourtant eu le temps d’être maltraitante.
Oh pas avec lui, mais avec sa mère.
A cause d’un blouson en cuir.

On est vendredi après-midi. Il est mort il y a 3 jours, et on doit vider l’appartement.
Hé oui, on manque d’appartements, et la file d’attente est longue. Il faut penser aux vivants, aussi, et les vivants dorment dehors, en attendant qu’on puisse leur proposer d’intégrer un logement, comme convenu avec eux.

On est donc missionnés, avec deux collègues. Pour vider son appartement.

10 jours n’ont pas encore passé depuis que j’ai vidé l’appartement de Mickael. On avait rangé méthodiquement toutes ses affaires, qu’on avait stockées dans nos locaux, mais la famille avait déjà dit que merci, elle ne voulait rien. J’ai encore l’odeur du sang dans le nez, la tristesse dans le cœur. Et voilà un nouvel appartement à vider. J’avais pas imaginé cette partie du travail.

Donc ce coup-ci, c’est au tour de l’appart de Willy. Il ne s’est presque pas installé dans l’appartement, ça va aller vite. Tant mieux. Ça sent la maladie, la mort, la rue. C’est intenable. Alors on met ses papiers administratifs et l’argent qui traîne dans une enveloppe, pour les garder, pour sa mère qui s’est déjà manifestée. Le reste, on l’enfourne vite vite dans des sacs poubelles, et on bazarde ça. Il restera un gros ménage à faire. Dans quelques jours, quelqu’un d’autre pourra occuper ce logement.

10 jours plus tard, les funérailles. Il y a du monde, la famille, des amis, des éducateurs, de la musique et des textes. La maman vient nous voir, c’est vous qui l’avez accompagné dans son logement ? Je me demandais, il reste pas des affaires à lui ?

Le sol se dérobe sous mes pieds. Je revois les sacs poubelles noirs, les quelques affaires éparses et sales, très sales. Et une belle veste en cuir aussi, que je l’avais vu porter lors de nos rencontres. Jetée aussi. Dans le sac poubelle, puis dans le container. Il y a 10 jours. Je bafouille une réponse, euh non, vous savez, il s’était pas vraiment installé…

J’ai essayé de me trouver toutes les excuses du monde.
On était trois, et si je n’étais qu’à un tiers responsable ? On avait la pression du chef, on a agi vite, et alors, ça excuse quoi ? J’étais encore avec Mickael, les deux histoires se sont télescopées… Non plus.

Non, je n’ai pas d’excuse. J’ai été à bonne école, sensibilisée de près par le Collectif des Morts de la Rue sur l’accompagnement des proches.
J’ai été moi-même un proche, je connais la recherche des dernières traces.
Je savais, je sais.
Mais voilà, j’ai oublié.

Moi aussi, parce que j’ai jeté dans un sac poubelle noir le dernier souvenir d’un fils pour une mère, j’ai été maltraitante.

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2 responses to “Moi aussi, j’ai été maltraitante”

  1. Babeth says :

    oh putain, c’est dur! :-(

    • Billiezekid says :

      Oui, cette histoire a plus de 8 mois maintenant, et la voilà enfin en mots, au-delà de ma gorge… Merci à toi pour l’initiative sur la maltraitance, ça m’a déjà permis de mettre des mots sur celle-ci, qui aurait pu passer inaperçue, qui est d’ailleurs passée inaperçue, mais qui a pourtant existé.

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