J’ai une bonne nouvelle

J’ai une bonne nouvelle.
Je ne m’habitue pas.
A force d’apprendre les mauvaises nouvelles, de voir la liste s’allonger, d’enchaîner les cérémonies, j’ai eu peur de m’habituer. De ne plus être affectée par les morts, de ne plus me laisser toucher par les disparitions de ces proches. D’adopter enfin la distance éducative qu’on me vante et dont je ne veux pas. De me blinder, comme on dit, et d’y laisser une part de mon humanité.

Et puis jeudi soir, j’ai appris ta mort.
Retrouvé chez toi par mes collègues. Yann et Bertrand t’ont vu figé. Mort. Puis le bruit des policiers, l’odeur de la mort. Longtemps. Des images qui ne les quitteront pas, ton corps mort dans leur tête, et par ricochet maintenant dans la mienne.
Julie attendait leur retour dans son bureau, alors que dans la pièce d’à côté champagne petits fours et rires fusaient pour un événement joyeux. Solitude et décalage.

Et moi, si loin, prisonnière d’un corps qui fait des siennes, j’entends ce récit. J’écoute, j’essaie de comprendre, je tente de trouver des mots pas trop cons, sans succès, il n’y en a pas. Je réalise doucement.
Je suis déjà à bout de force et sans sommeil, le ventre vide, en phase de déshydratation. Pourtant, en raccrochant, je pleure. Je pleure. Je pleure. De temps en temps des coups de fils, les collègues sont affectés aussi, les questions s’accumulent. Je parle, je discute, je raccroche et je pleure. Je me douche et je pleure.

Puis je me souviens.
De ton sourire d’abord, de ta voix.
Des moments passés ensemble, de la relation qu’on avait construite.
De ce trajet interminable avec une sirène qui crie, où la mort te guettait, et le pompier vérifiait que c’est la vie qui gagnait. Pari tenu, nuit aux urgences, et toi si souriant, détendu, en pleine forme au réveil. Quel soulagement, quelle joie de te retrouver !
De notre première rencontre entre quatre murs, dans ce lieu si inhospitalier, et déjà ta chaleur et ton sourire à l’encontre de nous si inconnus pourtant.
De ta manière de me saluer systématiquement d’un « Madame l’inspectrice », car tu trouvais que j’avais l’air d’une policière en civil, qui aurait eu du mal à acheter de la drogue si elle l’avait souhaité.
De ce grand tee-shirt rouge dans lequel tu flottais, ce jour où on s’est retrouvé près d’un commissariat pour porter plainte, tu venais de te faire agresser.
De cette si longue après-midi à manger de la tarte au citron meringuée et des cerises en attendant cette hospitalisation que tu demandais et qui n’arrivait pas.
D’un trajet en train sans fin, empli de confidences, puis de sommeil.
De tes accusations, on ne s’occupe pas assez de toi, de tes remerciements, pour tout ce qu’on fait pour toi.
De la douceur de ce moment au soleil, dans un parc, ensemble, juste avant le départ de Véronique.
De ta détermination souvent à tout arrêter, à ne plus rien consommer de ces drogues qui te détruisent, de ta manière de décrire l’attrait qu’elles exercent pourtant sur toi, les moments où tu craques et montes dans le métro pour aller en acheter.
De ce bord d’océan parcouru ensemble, des vagues, de toi qui a du mal à marcher, de toi avec nous tous, de toi qui fédère, de toi qui est là et c’est déjà beaucoup.
De ton voyage épique, fait de gares inconnues, de coups de fils par dizaines, d’angoisse, puis de nos retrouvailles émues.
De ton dernier anniversaire, de cette bougie dont la flamme brille devant tes yeux absents.

Les jours suivants encore le métro me berce et les larmes réaniment à peine mon visage. L’eau de la douche coule sans fin, mais ne réchauffe pas mon corps. Dans mon lit, l’étreinte de mon nounours doudou ours ne suffit pas à apaiser mon cœur.

Alors voilà, j’ai une bonne nouvelle. Je ne me suis pas habituée.
C’est bien la seule bonne nouvelle que je peux partager.

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4 responses to “J’ai une bonne nouvelle”

  1. Yasmine says :

    Je ne conseillerais la lecture de ce témoignage quand on est à fleur de peau…mais à tous ceux qui s’obstinent à « se blinder », on parle de vie humaine, merdre, quoi de plus important??

    • Billiezekid says :

      Oui en le relisant, il est un peu pathos, ce témoignage. Mais voilà, la vie, des fois (qui a dit souvent?), c’est pas rigolo. Là, c’est pas rigolo…

  2. Rina Gagnon says :

    Je suis persuadée qu’avec une sensibilité comme la tienne tu conserveras ton amour des autres! Ça sera parfois souffrant, pénible ou affligeant de voir des évènements déchirants! Mais, tu seras là pour nous rappeler que nous sommes tous de la même race humaine! Merci au nom des sans voix!

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