Arrête de me faire rire, je voudrais pleurer

Tu t’es coupé les cheveux ? Quand ? Ah, t’es moche, comme ça. C’était mieux avec les cheveux plus longs. Tu dis ça avec un aplomb et une gouaille qui me font rire aux éclats. Tu le penses, tu le dis. Simplement, mais en criant fort, puis tu te rattrapes un peu, non mais t’es belle quand même comme ça, hein, c’est juste c’est mieux les cheveux plus longs. C’est dit, je ris.

Vous êtes que des incapables, vous servez à rien, bandes de nuls, c’est pas croyable, d’ailleurs je m’en vais porter plainte contre vous. Le même aplomb, la même gouaille. Je souris, je voudrais pas, mais impossible de m’en empêcher. Ça te fait un peu sourire aussi du coup, quand même.

Toi je veux plus te voir, lui non plus, ça va bien oui, quelle bande de guignols. Tu cries toujours aussi fort, tu répètes nous détester, tu me rappelles plusieurs fois pendant le week-end pour me le dire, et j’entends aussi que tu commences doucement à nous aimer, un peu. Je souris, je ris. Je ne voudrais pas, mais vraiment, je ne peux pas faire autrement.

C’est ta faute si le magnétoscope fonctionne pas, on aurait dû l’essayer quand on l’a récupéré à Confo. Il manque un câble, ils avaient dit qu’il y était, et voilà, ils nous ont arnaqué, et moi je peux pas regarder de films, en plus la télé capte plus non plus, tout ça à cause de toi, vraiment tu sers à rien, t’es là pour me compliquer la vie ou quoi, faut changer de métier si tu sais pas le faire, retourne à l’école et on n’en parle plus. Je ne devrais toujours pas, mais je ris.

J’ai perdu mon mari mon fils ma fille dans un tremblement de terre à Bam en 2003, j’ai été rapatriée, depuis j’attends un logement qu’on m’a promis, je vais leur arracher la tête à ces tocards, c’est pas possible, ils pensent à quoi, on dirait que leurs parents sont frères et sœurs, des incapables eux aussi, en attendant je suis obligée de vivre dans un tout petit studio et j’ai perdu ceux que j’aimais tu peux pas comprendre toi tu sais pas additionner un plus un alors le reste… Tu dis ça exactement sur le même ton que tout le reste, d’ailleurs tu le dis au milieu du reste, entre deux, comme ça, hop, incognito.

Arrête une seconde avec cet aplomb, ces cris non-stop, ces insultes fleuries. Arrête. Parce que ce que tu dis est tragique, mais tu le dis comme si de rien n’était, comme s’il s’agissait encore d’une histoire de télévision ou de facture EDF. Et c’est un problème pour moi : je n’arrive pas à oublier la forme et à me concentrer sur le fond. Parce que quand je t’entends, j’ai envie de rire, alors qu’au fond de moi, je voudrais pleurer.

Ma machine à empathie est mise à mal par ton phrasé. Je suis en panne. A cause de toi, grâce à toi, je ne sais plus ce qui est grave, ce qui l’est moins, ce qui est triste et ce qui est drôle. Je suis toute perdue dans tes mots, mes émotions cherchent leur chemin.

Une œuvre de Christopher Wool

Une œuvre de Christopher Wool, Chicago, mars 2014

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