L’hôpital dans la forêt

Un mois et demi ont passé depuis que j’ai accompagné Mina se faire hospitaliser en psychiatrie. J’avais à l’époque écrit mes doutes et mon désarroi, ici : L’HP, mes doutes et la valse.

Je ne l’ai pas revue depuis.
Je vais lui rendre visite.
J’appréhende un peu.
Je crains sa colère et ses reproches.
Je ne sais pas encore à quel point je me trompe de peur.

L’hôpital psy dans lequel elle a été transférée est loin, loin, loin de la ville. Une heure de voiture, d’embouteillages, de voies rapides, de bretelles d’autoroutes, de routes de campagne. Et là, caché dans la forêt, au bout du chemin, l’hôpital. C’est bucolique, il y a des grands arbres, de l’herbe, et ce jour-là, même du soleil.

Je pense aux familles et amis non véhiculés. Puis je n’y pense plus.
Nous sommes arrivées, ma collègue et moi, au pavillon jaune secteur fermé.
Il faut y aller.

On sonne, on attend un peu, une clef tourne dans la serrure, attendez là.
On est dans un sas, entre deux portes fermées à clefs. Mais ça va encore, on se fait des blagues, on attend, et même pas trop longtemps. Un infirmier vient nous chercher, il est plutôt accueillant. Une nouvelle porte fermée à clef s’ouvre devant nous, puis se referme derrière. Le bruit des trousseaux résonne dans les pièces, et dans ma tête. C’est glauque, il n’y a pas d’air, ça ne sent pas bon, des femmes et des hommes sont immobiles un peu partout, debout.

Une nouvelle pièce qui s’ouvre avec une clef.
Voilà, installez-vous là avec elle.
Mina arrive.
Elle nous reconnaît, sourit légèrement. Très légèrement.
Je lui souris aussi, légèrement. Trop légèrement.

Ce n’est pas possible. Ce n’est pas elle. Dites-moi que ce n’est pas elle.
En pyjama d’hôpital. Hagarde. Sans voix. Le regard vide.
Elle ne fera aucun reproche, bien sûr. Sa colère est éteinte. Ses émotions sont éteintes. Elle est éteinte. Ce n’est pas elle, rien n’est elle, les mots qu’elle ne prononce pas, les regards qu’elle ne porte pas, les gestes qu’elle ne fait pas.

On ne pourra pas aller profiter du soleil, des grands arbres, de l’herbe verte. Elle ne sort pas de cet endroit, elle n’en a pas le droit. Nous resterons donc dans cette pièce exiguë, vide, sans fenêtre, avec des chaises pour seul mobilier et des peintures décrépies pour seule décoration.

On discutera un peu, on la rassurera comme on peut, on la regardera ne pas réussir à manger des biscuits qui ne tiennent pas entre ses doigts. On lui dira que ça ne durera pas, on parlera de l’après, des envies, des projets, de dehors, de son appartement, de demain. On lui dira qu’on reviendra, on lui demandera ce qui lui ferait plaisir, on notera consciencieusement sur un petit carnet « ours guimauve-chocolat ».

Et on repartira. Chemin inverse, route de campagne, bretelles d’autoroutes, voies rapides, embouteillages. Avec dans le ventre une boule pour chaque question qui cogne dans la tête. Comment peut-on aller mieux dans un tel lieu ? Pourquoi si loin de la ville, de la vie ? N’y a-t-il vraiment pas d’autres moyens de soigner ? Est-ce du soin d’ailleurs ? Comment vit-on après avoir traversé une telle expérience ? Comment accepter ça ?

Comment peut-on juste repartir en voiture, avoir le ventre noué, puis reprendre sa vie normalement, aller manger une pizza au bord de l’eau avec des gens qu’on aime, sans penser à elle enfermée, amaigrie, éteinte, maltraitée ?

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