Ils ne gagneront pas toujours, hein ?

Des mois que tu es hospitalisé en psychiatrie, sous contrainte.

Une hospitalisation que tu ne comprends pas, tu ne vois pas ce que tu as fait de répréhensible, même si quand tu nous racontes les événements, nous on imagine un peu quand même pourquoi la contrainte. On a l’impression qu’il y a certes du soin dans cette hospitalisation, mais qu’il y a aussi un peu de volonté de faire justice, et d’enfermer ainsi d’une autre manière, pour faire payer un peu. Mais peut-être que j’extrapole.

Une hospitalisation faite presque uniquement de rapports de force avec ton psychiatre et l’équipe soignante, faite de punitions et de récompenses. Par exemple, si tu te comportes bien, tu as le droit de voir notre équipe. Moi j’ai du mal à supporter qu’on fasse du chantage sur notre dos, mais c’est pas comme si j’avais mon mot à dire là-dessus. Alors tu nous racontes le jeu de rôle que tu joues, ce que tu dis à qui, les mots exacts qu’ils veulent entendre.

La stratégie fonctionne. Tu as commencé à avoir des permissions, un peu, quelques après-midi. Puis un week-end entier. 48h. Week-end au terme duquel tu n’es pas rentré à l’hôpital, parce que tu te sentais bien chez toi, parce qu’on ne s’assoit pas facilement sur une liberté retrouvée. L’hôpital nous a appelé, ils étaient inquiets. Ils nous ont transmis leur inquiétude, et on n’avait pas vraiment envie que la police sonne à ta porte. Alors on est venus te voir.

Tu nous as ouvert, tu nous as souri, tu nous as reçus. Et tu nous as parlé de ce doux week-end que tu venais de passer chez toi, du goût de la liberté, de cet enfermement insupportable. On te comprenait tellement, on a partagé un peu de la légèreté de ton cœur. Mais on a aussi parlé raison, règles avec lesquelles jouer, avenir. On savait que si tu n’y allais pas ils reviendraient, et que tu paierais encore plus ton affront. On parlait, et on savait tous que le pouvoir était entre leurs mains, et que tu n’étais pas en position de négocier. Tu en aurais pleuré. Y retourner t’accablait. On a évoqué tes droits, aussi, tu as dit « mais quand on est hospitalisé de force, on n’a pas de droits ! », on t’a dit que si, tu nous as pas vraiment crus.

On a appelé le psychiatre, ensemble. Tu cherchais à être rassuré. Tu voulais qu’on te dise que si tu rentrais, tu ne repartirais pas pour des mois d’enfermement. Tu voulais entendre que ton avenir dehors, libre, était à portée de main, pour bientôt, malgré ce retour différé. Le psychiatre n’a pas été rassurant. Tu lui as demandé ce qu’il se passerait si tu revenais, il a dit on verra, revenez, c’est tout. Tu n’as pas été rassuré.

Et malgré tout, tu y es retourné. Parce que stratégiquement, tu savais que tu n’avais pas vraiment le choix, parce qu’il s’agissait de sauver les meubles. Parce qu’il fallait se soumettre, encore, tout de suite, pour espérer être un peu moins captif dans un peu moins longtemps.

Ils t’ont accueilli, bien sûr. Probablement gentiment, probablement qu’ils ont même souri.
Mais ils ont rappelé qu’ils avaient le pouvoir. Immédiatement. Sans appel. Ils t’ont d’abord dit « Ah ben c’est dommage, Monsieur Raymond, si vous étiez rentré comme prévu, on avait imaginé mettre fin à l’hospitalisation la semaine prochaine ! C’est vraiment dommage ! » J’imagine comme ton cœur a dû se nouer en entendant ces mots. Puis ils t’ont pris tes habits, et t’ont imposé le pyjama d’hôpital. Ultime humiliation.

Tu nous as appelé pour nous dire bon, j’ai décidé d’y retourner, ça y est, j’y suis. Tu avais l’air dépité. On a essayé de te dire qu’on était là, qu’on était avec toi dans cette épreuve, qu’on allait organiser une rencontre tous ensemble avec l’équipe, qu’on préparerait la sortie, rapidement, que tu n’étais pas tout seul. J’avais un peu le cœur noué aussi, à vrai dire, alors je ne suis pas bien sûre du ton qu’avait ma voix à ce moment là.

Mais il faudra trouver des associations de défense des droits des patients hospitalisés en psychiatrie, il faudra. Pour que ces zones d’enfermement et de pouvoir soient avant tout des zones de soin, de liberté, et de droits.

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