Les mots de la rentrée

C’est vendredi. Une journée ordinaire d’une semaine de rentrée. J’avais prévu la frénésie, la voilà. C’est fou, le nombre de mots qu’on entend, qu’on prononce, qu’on écrit et qu’on lit en une seule journée. C’est fou, le nombre de mondes qui se croisent, qui se répondent un peu, parfois, ou pas du tout. C’est fou, ce tumulte des mots.

D’abord l’horreur de Sabra et Chatila découverte au petit matin, les corps, le sang, le silence. Des mots en cascade, des mots d’horreurs, des mots insupportables, des mots qui coupent la voix.1

Puis ils ont rebranché EDF ! Finis la peur du noir, les bougies, dormir chez le cousin. Des mots de soulagement, de joie, des cris presque. Des mots qui réjouissent, des mots légers.

Ça m’inquiète, si je perds mes ressources, comment je vais faire ? J’ai dû faire des choses, avant, vous comprenez ce que je veux dire ? Maintenant je suis plus la même. Je ne veux pas refaire ça. Je veux juste vivre, j’ai pas besoin de beaucoup, mais avec rien, comment je vais faire ? Des mots murmurés, étouffés, à peine prononcés, hachés, des mots qui appellent à l’aide. Des mots qui déstabilisent, qui font mal, qui font peur de ta peur.

Bonjour, je me permets de vous contacter à nouveau, je vous ai envoyé mon mémoire il y a presque un mois et je dois rendre la version définitive dans une semaine, or sauf erreur de ma part je n’ai pas reçu vos retours, et euh j’en aurais besoin, en fait, euh, voilà, si jamais, euh ; des mots qui réclament, s’il-vous-plaît.

Des mots pour demain, un devis avec une TV, une mini-chaîne, pour remplir l’appart et la vie, se sentir bien chez-soi, j’aime que tu sois bien. Des mots de joie, des mots qui se projettent, on fête quand mon déménagement ?

Des mots imprévus et insolites, pour raconter les rencontres étonnantes, ta voix à la radio, l’amitié avec une bande inattendue, des mots plein de surprise.

Des mots d’enchantement, ça faisait longtemps, des mots pour se ré-apprivoiser. Des mots pour proposer un coca, un thé, tiens je t’ai pas dit ? Et au fait, aussi.

Direct bras avant, crochet bras avant, fouetté médian jambe avant, chassé latéral jambe arrière. N’oubliez pas le retrait. Attention aux distances. On touche pas la tête, vous êtes pas assurés encore. Enchaîne, plus vite. Sois précise. Tu sens mes mains ? Allez, on part en assaut. 5 fois 2 minutes. On commence en anglaise. Des mots qui sentent la sueur, l’échange, la confrontation, la danse des corps.

Puis des mots dans tous les sens, des mots de retrouvailles, des mots qui transportent des images de vacances, d’ailleurs, de respiration, un bout de liberté volé au quotidien. Des ours – ours ! – ou des baleines – flip ! –, des avions et des apéros, des randonnées et des sommets gravis. Des mots pour évoquer vite, puis oublier, les solitudes estivales de ceux qui vivent la rue. Des mots encore pour se raconter ce qui nous a fait frémir ou vibrer.

Des espoirs de rentrée, des annonces de changement, des envies de lendemains festifs et insouciants, des mots pour oublier les journaux et les actus. Des mots pour rire de tout, des mots pour vivre la non-morosité. Des chansons braillées qui s’envolent vers le ciel pour étouffer l’ici-bas.

La journée se clôt, les mots se taisent lentement, il y a la nuit, il n’y a plus que ces regards vers le ciel et la lune, qui se prépare. Un répit, court, avant les mots de demain.

1. Dans Le quatrième mur, de Sorj Chalandon.

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