Mon cassoulet avait le goût de tes coquillettes

Je suis dans ces trains que j’aime tant, ter et intercités qui traversent la France. Dehors le jour se lève sur la pluie, le vent, le vert et la campagne. Dans ma tête se mêlent la peur, les souvenirs, l’urgence de te voir. L’ailleurs terrifiant est là le temps d’un dimanche à la campagne.

Je suis dans la forêt majestueuse et paisible. Au bout du chemin, l’hôpital. C’est beau, cet endroit. À table de vraies assiettes, de vrais plats, de la vraie nourriture. C’est bien. Ça ne remplacera pas les plats polonais de ton enfance, mais tu ne mangeras pas dans des barquettes en plastique de la nourriture sans saveur non plus. Je m’accroche à ça pour me rassurer. C’est bien, la vraie nourriture. C’est bien.

Je suis dans le couloir qui mène à ta chambre, lieu des peurs les plus irraisonnées. Je ne veux pas être là, je ne veux pas y aller, je suis terrifiée, mais mes jambes continuent à avancer parce que je veux être là, je veux te voir.

Je suis dans ta chambre.
Il y a tes yeux toujours si bleus, ton sourire qui se dessine doucement quand on arrive. Autour, ta peau sur tes os. Tu t’excuses quand je t’étreins, tous ces kilos perdus. Je savais que vous veniez, j’aurais voulu me doucher et me raser ce matin, mais je n’ai pas réussi.
Je te trouve bronzé, on me dira que non, en fait, tu es plutôt jaune-vert. Je préfèrerais croire ta peau tannée par le soleil, mais après l’été que tu viens de passer, c’est vrai que c’est peu probable. Je crois avoir saisi pour le restant de mes jours le sens du mot décharné.
On échange des mots et des souvenirs, j’aime retrouver ton français hésitant, j’avais oublié comme tu pouvais être drôle. On refait l’histoire, les histoires, nos histoires. Rien n’a changé, si ce n’est qu’on ne parle plus au futur.
Tu te débats avec ton plat de coquillettes. 3 fourchetées en 1 heure, ça va faire light pour reprendre des muscles, pour que tes jambes te portent le temps d’une cigarette, dans le jardin.
Une aide-soignante passe, ta tension est normale. Tu lui demandes quand tu cesseras d’avoir mal au ventre, elle n’a pas de réponse, il n’y en a pas, elle dit qu’elle ne sait pas, qu’elle ne peut pas te dire.
Tu fatigues vite. Tu oses à peine le dire, mais déjà il est temps de te laisser, tu t’inquiètes de comment on est venus jusqu’à toi ? Combien ça a coûté ? Comment on va repartir ? En taxi ? Alors allez-y, appelez-le, le taxi.

Je suis dans le bureau des soignant.e.s. On pose quelques questions. La douleur ? On fait ce qu’on peut. La famille ? Il ne veut rien leur dire. Est-ce qu’il a conscience d’à quel point c’est la fin ? Difficile de savoir, on a fait appel à un traducteur. Je laisse mon nom et mon numéro, prévenez-moi bien hein, si jamais il est transféré, ou bien si, euh, si y a quoi que ce soit.

Je suis dans la brasserie de la gare. Je mange un cassoulet parce que c’est la région, mais il a le goût de tes coquillettes. Tu passes un coup de fil, j’ai fini les coquillettes, je vais aller fumer une cigarette, vous reviendrez ? Je dis oui.

Je suis dans ces trains que j’aime tant. J’écris nos retrouvailles ce jour, espérant que ce n’était pas la dernière fois, espérant revenir, espérant te revoir encore, espérant pouvoir écrire d’autres chapitres, espérant faire mentir la médecine. J’écris ce jour en espérant un jour écrire tellement plus. En espérant continuer ou finir les 26457 textes que j’ai déjà commencés sur toi ou sur nous, sans jamais pouvoir aller au-delà de 2, 5 ou 10 lignes. En espérant un jour réussir à raconter la crise d’épilepsie originelle, les nouilles chinoises, le camion de police tous gyrophares allumés, cette nuit d’averse, le petit âne et les cartes postales, les haltères et le scooter. En espérant écrire un jour comment tu as traversé la vie, avec tant de force et de grâce, et comment nos chemins se sont croisés, pour mon plus grand bonheur.

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