Heureusement, c’est les soldes

Slips ou caleçons ? Allez, je prends un paquet de chaque.
Des chaussettes, facile.
Souple ou pas, la brosse à dent ? Medium, ça devrait le faire.
Le rasoir, on oublie. J’ai beau être une novice, ça j’ai pigé.
Un gel douche, un shampoing. Je trouve pas le rayon spécial odeur de bonhommes, j’espère que vanille ça te plaira quand même.
Les tee-shirts col en v, j’évite. Tu trouverais peut-être que ça fait gay et tu n’aimerais pas, ou pas. Ou bien tu te ferais emmerder pour ça, ou pas. Je ne prends aucun risque. Du classique, col rond, et un autre un tout petit peu plus funky, à manches longues.
C’est quoi, déjà, les couleurs proscrites ? Mince, j’ai mal écouté ce que m’a dit Gabriel hier. Je reste sobre. Blanc, gris, noir. Je rajoute un jogging, un sweat.

Mes collègues achèteront deux paquets de clopes, des gâteaux, un magazine de boxe thaï.
Puis ils prendront la route de la maison d’arrêt dans laquelle tu es incarcéré. Ils ne te verront pas, mais ils déposeront le sac plein de tout ça pour qu’il te soit remis, on espère sans embûche, on espère avec tous ces objets à l’intérieur. Ils auront aussi glissé un petit mot dedans, on pense à toi, courage, espoir, contact, visite, tout ça.

Pour l’instant, c’est le seul moyen qu’on a de t’assurer qu’on est là, avec toi, un peu, comme on peut, certes, mais avec toi quand même. On aimerait plus, mais on patientera.

Je suis triste de te savoir enfermé là-bas.
Je suis terrifiée par la mesure d’interdiction du territoire qui pèse sur toi suite à cette comparution immédiate.
Je suis effarée de la justice qui a été rendue. C’est comme ça qu’on dit, c’est bien ça, que la justice a été rendue ?
Je me dis que finalement, tes troubles psy, dans l’histoire, c’est du hors sujet.

On a tous lu les bons mots que tu as adressés aux policiers dans les journaux locaux. Puis-je écrire que leur absurdité m’a fait sourire ?
Puis-je raconter que la nuit dernière, j’ai rêvé que j’avais une bombe sur moi, avec un compte à rebours très précis et programmable, que je me suis réveillée quand je me demandais où je pouvais bien aller me faire exploser ?
Puis-je dire moi aussi que je crois que je les aime, les frères et l’homme seul, dans leur haine et leur quête désespérée ?
Que puis-je penser, que puis-je écrire, que puis-je dire ?
C’est quoi à la fin, merde chiotte crotte, l’apologie du terrorisme ?

Je sais pas bien, mais je sais bien que toi, tu es enfermé loin là-bas, pour des mots pas très poétiques mais des mots de cette actualité qui résonne en chacun de nous en fonction de nos histoires nos fragilités nos identités. Que je trouve la justice pas juste, mais que tout ce que je peux faire aujourd’hui, c’est t’acheter des caleçons. Heureusement, c’est les soldes.

Soldes

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