Ta vie qui vient percuter la mienne. Chapitre 1 : la pauvreté

Ça arrive plusieurs fois par jour, dans ma vie professionnelle.
Ta vie qui vient percuter la mienne de plein fouet, sans prévenir.
Tes expériences tes mots tes gestes qui rentrent par mes yeux mes oreilles ma peau, avant de chercher (parfois longtemps) une place dans mon cerveau mal (ar)rangé.

Ma vie de BBB – bonne blanche bourgeoise –, elle est douce comme du coton, tellement les vies des gens qui m’entourent lui ressemblent. Bon, des fois ça percute quand même. Mais disons, c’est l’exception. Au travail, c’est le quotidien.

Tiens, par exemple, cette fois-ci, j’ai envie de parler des histoires de sous.
Parce qu’on est techniquement en début de mois, mais en fait dans ce qu’on appelle plus communément « la fin du mois ». L’AAH (allocation adulte handicapé) et le RSA seront disponibles sur les comptes en banque le 5 ou le 6 mars, jeudi ou vendredi prochain. Même si la fin du mois, c’est un peu tous les jours quand on touche un RSA ou une AAH, en tout cas de ce que j’en vois dans une grande métropole.

C’est des pâtes du riz des pâtes du riz des pâtes du riz. Des crédits qui s’accumulent auprès de tous les épiciers du quartier, de copains, d’un agent d’accueil de CMP compréhensif. C’est des courses faites avec des chèques services obtenus auprès d’associations. Un coup de pouce de la mairie, une aide financière exceptionnelle. Le quotidien amélioré grâce à un colis alimentaire. Parfois de la nourriture récupérée dans des poubelles de supermarchés. C’est bien, c’est anti-gaspillage et anti-consumériste le glanage, mais c’est quand même mieux quand c’est choisi et qu’il n’y a pas de javel dans les bacs. Reste aussi la manche – mais gare à ne pas être trop propre ou rasé de près, ça dessert. Puis les activités illégales, mais la majorité s’y refuse, question de principes.

(Tu as tweeté cette photo il y quelques mois, illustre inconnu, mais je ne sais plus qui tu es. Si tu te reconnais promis je te crédites.)

(Tu as tweeté cette photo il y quelques mois, illustre inconnu, mais je ne sais plus qui tu es. Si tu te reconnais promis je te crédite.)

Chaque dépense imprévue déstabilise profondément. Un proche qui meurt et qu’on enterre un peu loin ? Des plaques chauffantes à changer ? Une facture de régularisation EDF importante ? Il n’y a pas de marge, ou si peu. Quand il n’y a plus rien, il n’y a plus rien. Pas de livret A avec quelques économies pour les coups durs, pas de compte caché en Suisse. Pas de parents qui volent au secours. Pas d’amis bienveillants qui peuvent prêter plus que 20 ou 50 euros. Quand les caisses sont vides, elles sont vides. Vraiment vides.

Alors tant qu’elles ne sont pas complètement vides, il faut faire quelques choix. Même s’ils se paient cher. Un resto après une réunion associative ? Une soirée de défonce ? Un coup de cœur pour une fringue ou un jeu vidéo ? Un colis de baskets neuves envoyé aux enfants ? Et voilà le budget du mois gravement grevé. Parfois les cigales chantent et sur un coup de tête, un billet pour le bled acheté grâce à un crédit à taux exorbitant obtenu aisément. Et voilà le budget de l’année gravement grevé. Mais il faut continuer à faire des choix. Quitte à être pauvre, autant avoir un tout petit peu la main quand même sur ses dépenses, non ?

Parce que sur les ressources, on perd souvent la main. L’administration débordée fait des couacs à répétition. C’est une chorale. Changement de département ? Le RSA est bloqué pendant parfois des mois (oui, vous avez bien lu, le RSA, souvent seule et unique source de revenus, bloqué pendant des mois). Le propriétaire qui n’a pas renvoyé une attestation ? Les aides au logement coupées. Une demande d’AAH ? Près d’un an d’attente avant le premier versement si le dossier est accepté. Un renouvellement d’AAH mal anticipé ? Les versements suspendus pendant 8 à 10 mois parfois.

On guette le courrier. Mais on appréhende de l’ouvrir, surtout.
Des factures d’électricité, de gaz. Des appels à payer le loyer. Des amendes de transport. Des agios et des frais bancaires élevés. Des relances. Des mises en demeure. Des sociétés de recouvrement au cul qui menacent et qui lâchent rien. Parfois, on arrête d’ouvrir la boîte aux lettres, ça fait trop mal.

Parlons santé, tiens. Des dents qu’on ne peut pas soigner, ou si peu. Des dents qu’on arrache à tour de bras, plus simple et économique. Des lunettes qui traînent. Des franchises de sécu déduites d’un remboursement sur lequel on comptait. Des factures d’hôpital de plusieurs centaines ou milliers d’euros, parce que pas de mutuelle, ou pas la bonne, ou qui couvre pas le forfait hospitalier sur assez de jours. Alors des dettes, et encore des courriers de relance.

Tu racontes tout ça, parfois tu dis rien, tu rages ou tu en souris, tu déprimes, tu le prends avec détachement ou très au sérieux, tu es plutôt fourmi ou plutôt cigale. Mais souvent tu angoisses d’être en galère permanente de thunes. Des angoisses récurrentes, systématiques, invalidantes. Mon angoisse de te savoir et te voir en galère permanente de thunes semble bien dérisoire à côté.

IMG_2937

Publicités

Étiquettes : , , , ,

One response to “Ta vie qui vient percuter la mienne. Chapitre 1 : la pauvreté”

  1. Laurence BEN MAAMER says :

    Merci de dire si bien notre ressenti !!! Moi j’ai bossé comme une dingue pendant presque 30 ans, puis le chômage, les ASS et enfin le RSA parce que je suis trop vieille, et maintenant trop abimée… parce que j’attends la CMU pour me soigner cela fait environ 5 ans que je n’ai pas vu un toubib….

Donnez votre avis

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s