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Tout le monde est tellement trop jeune pour être là où il est, ce matin là

Ils sont 6 réunis autour du cercueil.
Moyenne d’âge, 35 ans.
Âge du mort, 60 ans dans quelques jours.
Tout le monde est trop jeune, ce matin là.

Les jeunes sont trop jeunes pour encore un matin enterrer un mort trop jeune pour mourir.

Le mort est mort trop jeune (bon, 60 ans, quand même, c’est vrai que c’est plus très jeune, mais de là à mourir ?), d’avoir tellement baroudé le monde et pris la mer, insulté la police et terminé menottes aux poings fesses au sol, bu des coups jusqu’à pas d’heure chez Josette, traîné son cuir dans les bas quartiers, chanté Johnny, acquis le titre de roi des biffins, distribué sa minuscule richesse avec légèreté, partagé donné aimé, ri au nez de la vie, ri de la vie, dormi des nuits et des années dans un réduit, une cave, son bouiboui.

Les jeunes ont la jeunesse de l’engagement, ils l’ont côtoyé 8 ans (8 ans !) des soirs et des nuits sur le trottoir à se faire d’abord insulter (genre trash, vraiment, je suis encore choquée en y repensant, je vous l’épargne), avant d’être adoptés comme ses grands gamins.

Les jeunes sont heureux qu’il y ait un presque vieux, un du même âge que le mort, un vieux copain de tous les plans foireux, tous les jolis moments, toutes les nuits à refaire le monde avant d’aller se pieuter chacun dans sa galère. Le presque vieux ne remplace pas la sœur, le frère, les cousins, les marins, le clan, les bandes d’amis, les collègues, il ne remplace aucun absent mais il fait reculer un peu la solitude et c’est tellement, pour les jeunes, ce matin là. En plus il est drôle, en plus il fait revivre le mort de tant de souvenirs partagés.

L’envol vers les souvenirs, la nostalgie déjà, les regrets aussi un peu s’achève là, avec ces vis posées sur le cercueil.
Incroyable, ce grand écart : on est en prise avec le sens de la vie et la mort, et bim :
le cercueil,
les vis qu’on visse sur le cercueil avec un petit tournevis de poche ou à la main,
les tréteaux sous le cercueil,
le corbillard,
la petite attache pour fixer le cercueil,
une destination,
des itinéraires routiers,
des horaires.
C’est terre à terre, nous y sommes.

Que restera-t-il de ces heures de trottoir partagées, de cet amour indescriptible entre ces jeunes et moins jeunes qui pourtant se ressemblent si peu, de ces rencontres improbables qui m’ont tant construite ?

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J’aurais voulu

Romane.
Janusz (prononcer Yanouch, j’y tiens).
Amrik.

Vous ne m’avez pas laissé le temps.
J’aurais voulu pour chacun des mots uniques. Ça n’aurait pas suffit.
Alors j’aurais voulu pour chacun des mots à n’en plus finir, des chapitres, des romans, des pages et des pages. Lire la suite

Mon cassoulet avait le goût de tes coquillettes

Je suis dans ces trains que j’aime tant, ter et intercités qui traversent la France. Dehors le jour se lève sur la pluie, le vent, le vert et la campagne. Dans ma tête se mêlent la peur, les souvenirs, l’urgence de te voir. L’ailleurs terrifiant est là le temps d’un dimanche à la campagne. Lire la suite

Le manifeste du bisounours

Voici une modeste tentative de réponse à ceux qui souvent sur mon chemin ont prononcé et prononcent le mot bisounours pour discréditer mon action ou ma parole, l’action ou la parole de mes collègues ou amis engagés dans des actions de solidarité (en l’occurrence auprès de personnes sans-abri), en bénévoles ou salariés, toujours professionnellement. Ce mot résume la critique qui nous est faite, celle d’être (au choix, plusieurs options possibles) trop naïfs, laxistes, utopistes, sentimentaux, tolérants, gentils, angéliques, etc.
Cette réponse est également rédigée dans une démarche d’auto-persuasion et de réassurance. Ainsi que dans un élan d’amour pour mes amis bisounours.

1. Fier tu seras
Quand sur ton chemin on balaiera ton action ou tes mots du revers de la main sous prétexte que tu fais partie de la catégorie des bisounours, tu te rappelleras que c’est un honneur qu’on te fait. La fierté bisounours, c’est maintenant. Lire la suite

Vie de maraudeur (bénévole) du soir

Je viens de retrouver ce texte qui date de juin 2009, et l’envie m’a prise de le partager. Plongée dans le passé…

Marauder, pour moi, c’est…
Regarder la météo autrement, se dire que putain il pleut, merde ça cogne, ouf ça se maintient, va y avoir de l’orage ?
L’odeur des soupes en sachet, des plaques chauffantes, de la pisse, de la bière, du café.
Un garçon de 14 ans, pieds nus, en tee-shirt et jean trop court, par une nuit de grand froid, qui raconte l’Afghanistan d’où il vient et l’Angleterre où il va.
S’assoir sur ses idées, se prendre des claques, virer de bord.
Une présence indéfectible, absolument indéfectible.
Porter un peu de la vie d’inconnus, qui du coup ne le sont plus, et en partager quelques grammes, pour que ce soit moins lourd.
Se résoudre à l’impuissance, pleurer sur l’impossible. Lire la suite

Si ça c’est pas de l’amour…

Ils étaient une centaine ce dimanche soir à festoyer gaiement, manger des bons trucs, exécuter quelques pas de danse sur des airs d’accordéon et de violon, se serrer la pince, se faire des bises et se tomber dans les bras, échanger des nouvelles et des blagues.

Quand je suis rentrée dans la salle, je les ai vus, là, tous ensemble, et je me suis dit qu’ils étaient beaux. Et que la magie avait encore opéré. Lire la suite

Les vieux copains de la rue

On s’est vus beaucoup, un temps. Chaque semaine, ou presque.
Plus que la famille et les amis.

Au début, on s’est regardés en biais. Puis on s’est apprivoisés, on s’est habitués. On a passé des heures à tchatcher, à plaisanter, à s’inquiéter, à se chercher. On s’est fait des bises, on s’est pris dans les bras, on s’est aimés. Lire la suite

N’appelez pas homme des bois cet homme qui m’est cher

Y a pas très longtemps, je furetais en librairie. Me passe alors entre les mains un bouquin que je ne citerai pas, vous comprendrez pourquoi. Ça parle de pauvreté et de France en crise tout ça, je le feuillette. Et tombe sur un passage qui décrit un « homme des bois », voisin de quartier que l’auteure croise régulièrement. Je lis une première fois, puis une seconde. Je le reconnais, cet homme des bois. Lire la suite

A qui voulons-nous confier les relations humaines de proximité dans les villes ?

La dame qui crie sur un banc

Lundi dernier, 22h. Nous sommes en train de disserter avec un groupe de Messieurs lorsqu’un cri déchire la nuit. Un cri de dame, strident et très profond, mais bref. On lève les yeux, on cherche du regard, on se replonge dans nos conversations. Pas pour longtemps, car nous sommes rapidement interrompus par un second, puis un troisième cri. On alors décide de creuser leur origine. On s’éclipse et on va promener nos yeux sur le boulevard adjacent, bien calme à ce moment de la soirée. Une dame est assise sur un banc, tranquillement installée. Pourtant c’est bien elle qui laisse échapper de temps un temps un cri qui vient des tripes. Lire la suite

Une nuit de janvier

Par une glaciale nuit de janvier, quelques minutes avant que minuit sonne, on a croisé un couple. La dame avait un petit de 4 mois sur le ventre.
Je leur ai dit bonsoir tout va bien ce soir? Je ne savais pas s’ils rentraient de soirée ou si pour eux la soirée était éternelle.
Elle m’a dit oui ça va merci, mais elle n’était pas convaincante.
Je lui ai dit vraiment, ça va aller? Vous avez un endroit où aller?
Elle m’a dit en fait non, on sait pas où on va dormir. Lire la suite