Tag Archive | citoyenneté

20 ans qu’on ne parle pas la même couleur

Je suis dans cette pièce 23h30 sur 24h. Une demi-heure par jour, la porte s’ouvre sur ce service fermé à clefs, et je peux alors arpenter son court couloir. Aucune possibilité d’aller plus loin, de toute façon avant l’extérieur la rue la liberté il y a encore 2 autres portes verrouillées grillagées surveillées. Le soleil n’a pas touché ma peau depuis maintenant 4 semaines. Je n’ai aucune idée de la durée de cette privation de liberté. Je suis hospitalisé en psychiatrie et je vis l’enfermement chaque minute, chaque heure, chaque jour. Je n’ai sur la peau qu’un pyjama en coton. Je n’ai rien à faire, absolument rien. Alors je rage, je pense à tout le temps perdu, aux malentendus qui m’ont conduit là. Je regrette mon chez-moi, la course à pied à l’aube dans le grand parc, la couture, mon fauteuil de lecture. Lire la suite

Heureusement, c’est les soldes

Slips ou caleçons ? Allez, je prends un paquet de chaque.
Des chaussettes, facile.
Souple ou pas, la brosse à dent ? Medium, ça devrait le faire.
Le rasoir, on oublie. J’ai beau être une novice, ça j’ai pigé.
Un gel douche, un shampoing. Je trouve pas le rayon spécial odeur de bonhommes, j’espère que vanille ça te plaira quand même.
Les tee-shirts col en v, j’évite. Tu trouverais peut-être que ça fait gay et tu n’aimerais pas, ou pas. Ou bien tu te ferais emmerder pour ça, ou pas. Je ne prends aucun risque. Du classique, col rond, et un autre un tout petit peu plus funky, à manches longues.
C’est quoi, déjà, les couleurs proscrites ? Mince, j’ai mal écouté ce que m’a dit Gabriel hier. Je reste sobre. Blanc, gris, noir. Je rajoute un jogging, un sweat. Lire la suite

Ils ne gagneront pas toujours, hein ?

Des mois que tu es hospitalisé en psychiatrie, sous contrainte.

Une hospitalisation que tu ne comprends pas, tu ne vois pas ce que tu as fait de répréhensible, même si quand tu nous racontes les événements, nous on imagine un peu quand même pourquoi la contrainte. On a l’impression qu’il y a certes du soin dans cette hospitalisation, mais qu’il y a aussi un peu de volonté de faire justice, et d’enfermer ainsi d’une autre manière, pour faire payer un peu. Mais peut-être que j’extrapole.

Une hospitalisation faite presque uniquement de rapports de force avec ton psychiatre et l’équipe soignante, faite de punitions et de récompenses. Par exemple, si tu te comportes bien, tu as le droit de voir notre équipe. Moi j’ai du mal à supporter qu’on fasse du chantage sur notre dos, mais c’est pas comme si j’avais mon mot à dire là-dessus. Alors tu nous racontes le jeu de rôle que tu joues, ce que tu dis à qui, les mots exacts qu’ils veulent entendre. Lire la suite

Le manifeste du bisounours

Voici une modeste tentative de réponse à ceux qui souvent sur mon chemin ont prononcé et prononcent le mot bisounours pour discréditer mon action ou ma parole, l’action ou la parole de mes collègues ou amis engagés dans des actions de solidarité (en l’occurrence auprès de personnes sans-abri), en bénévoles ou salariés, toujours professionnellement. Ce mot résume la critique qui nous est faite, celle d’être (au choix, plusieurs options possibles) trop naïfs, laxistes, utopistes, sentimentaux, tolérants, gentils, angéliques, etc.
Cette réponse est également rédigée dans une démarche d’auto-persuasion et de réassurance. Ainsi que dans un élan d’amour pour mes amis bisounours.

1. Fier tu seras
Quand sur ton chemin on balaiera ton action ou tes mots du revers de la main sous prétexte que tu fais partie de la catégorie des bisounours, tu te rappelleras que c’est un honneur qu’on te fait. La fierté bisounours, c’est maintenant. Lire la suite

Si ça c’est pas de l’amour…

Ils étaient une centaine ce dimanche soir à festoyer gaiement, manger des bons trucs, exécuter quelques pas de danse sur des airs d’accordéon et de violon, se serrer la pince, se faire des bises et se tomber dans les bras, échanger des nouvelles et des blagues.

Quand je suis rentrée dans la salle, je les ai vus, là, tous ensemble, et je me suis dit qu’ils étaient beaux. Et que la magie avait encore opéré. Lire la suite

Menthe, citron, cassis, anis ? Les Parisiens ne sont pas tous des connards égocentriques

Dans ma province région natale, et dans plein d’autres, on me dit que Paris c’est la folie, que les gens ne se disent plus bonjour et se foncent dessus, qu’il n’y a plus de lien social, qu’il faut être fou pour apprécier. Moi je suis peut-être trop naïve ou bisounours, on me le dit aussi, mais ce que je vois quand je vais à Paris, c’est de la solidarité tissée à chaque instant, dans l’ombre.

Je pense à ce serveur de ce bar dans lequel je me pose à mes heures perdues. J’aime l’entendre égrainer la liste des sirops menthe citron cassis anis fraise Lire la suite

Je t’accueille, tu m’accueilles, il t’accueille – Surtout, ne venez pas comme vous êtes

Gérard veut refaire sa pièce d’identité. Il se déplace à la mairie, on lui dit que c’est en préfecture de police maintenant. Il va au commissariat, c’est pas là du tout, monsieur, c’est en pré-fec-tu-re de police, voyons. Et de toute façon il faut prendre rendez-vous sur internet Monsieur. Sur quoi? Sur internet. Alors avec lui, on prend rendez-vous sur internet. Adresse mail obligatoire. On rigole ou on pleure? Lire la suite

A qui voulons-nous confier les relations humaines de proximité dans les villes ?

La dame qui crie sur un banc

Lundi dernier, 22h. Nous sommes en train de disserter avec un groupe de Messieurs lorsqu’un cri déchire la nuit. Un cri de dame, strident et très profond, mais bref. On lève les yeux, on cherche du regard, on se replonge dans nos conversations. Pas pour longtemps, car nous sommes rapidement interrompus par un second, puis un troisième cri. On alors décide de creuser leur origine. On s’éclipse et on va promener nos yeux sur le boulevard adjacent, bien calme à ce moment de la soirée. Une dame est assise sur un banc, tranquillement installée. Pourtant c’est bien elle qui laisse échapper de temps un temps un cri qui vient des tripes. Lire la suite

Défendre les faibles, un privilège ?

C’était un soir de semaine, sur les coups de 22h, la pluie commençait à tomber. Une altercation éclate, un homme très alcoolisé et titubant se prend une volée par 4 autres hommes. Quelques coups de poings et balayettes bien envoyés. Il avait eu le malheur de se défendre par un malhabile coup de pied après qu’on l’a poussé pour le déséquilibrer et rire un peu. Lire la suite

Mourad, agent du « vivre ensemble »

« Bonjour princesse ! » Mourad use et abuse de cette apostrophe. Il salue ainsi les fillettes qu’il voit grandir, mais aussi leur mère, et leurs grands-mères. Pour les garçons, il trouve un autre mot gentil. Car Mourad déborde d’affection et d’amour pour ses concitoyens, son quartier, sa ville, la vie. Il la partage avec générosité, claque des bises à qui en veut, des services à qui en a besoin, des blagues à tous. Lire la suite