Tag Archive | injustice

Il pleuvait beaucoup mais les gouttes ne te sont pas parvenues

Tes éclats de rire ricochent sur les murs et virevoltent autour de nous.

Ils n’iront pas plus loin. À peine peut-être parviendront-ils aux oreilles de l’infirmière de l’autre côté de la porte vitrée. Assise sur une chaise, elle a un œil sur son portable pour tuer le temps, l’autre sur nous le temps de la rencontre.

Derrière elle, des portes à clefs, d’autres portes à clefs, un espace vierge tel des douves, puis des hauts murs bétonnés surmontés de caméras, puis la pluie ininterrompue qui nous a saucées, mais ça c’est pas trop ton problème, tu sors pas prendre l’air très souvent faut dire. Nous sommes dans une prison pour les fous, cachée au fin fond d’un immense hôpital pour les fous dans une campagne grise (un peu semblable à celui-ci : L’hôpital dans la forêt), en ce début de mois de février.

Tu n’as pas commis de crime, tu n’as pas été jugé pour arriver là.
Mais tu as défié la psychiatrie, refusé des traitements, esquivé les médecins, répété que non tu n’étais pas malade et non tu n’avais pas besoin d’eux, merci c’est pas la peine de s’inquiéter pour moi. Tu les as décontenancés, tu nous as décontenancés, c’est vrai qu’ils ont l’impression, on a l’impression, j’ai l’impression qu’avec des molécules chimiques en plus tu es actif et plein de projets, et quand tu choisis de t’en passer tu glisses vers le silence, le mutisme, l’imprévisible. C’est vrai que tu es déconcertant !
Alors ils essaient de garder le contrôle, ils testent, et cette fois-ci, ils tentent la prison des fous. Qu’espèrent-ils de l’enfermement ? Ils attendent le déclic. Y croient-ils ?
À chaque fois, pour toi, c’est le sentiment d’injustice qui croît un peu, beaucoup, carrément.

Nous avons une heure top chrono pour se donner des nouvelles. Ça passe vite, une heure, alors on va vite, le moral, la santé, les envies, l’après, le quotidien bien sûr. Tu as la télé dans ta chambre ? Tu éclates de rire. Sans t’arrêter, fort, beaucoup, tu ne t’arrêtes plus. Vraiment, elle est bonne celle-là, tu me dis. Ah la télé dans la chambre, là tu fais fort !

Je suis gênée de ma question, du décalage entre ma réalité et la tienne.
Mais tellement plus légère de t’avoir entendu rire de si bon cœur.

DSC_0087

[Alors que je viens de finir d’écrire cet article, je réalise que j’ai déjà écrit presque le même sur ton début d’hospitalisation très carcéral il y a plus de 9 mois : 20 ans qu’on ne parle pas la même couleur. Cette permanence de la situation me désespère, mais sûrement beaucoup moins que toi.]

Publicités

Ce soir,

J’ai la rage.
Contre lui, ses poings, sa haine, sa force.
Son mépris, son arrogance.
Sa domination.
Sa croyance que tu lui appartiens.
Sa certitude de sa toute puissance.
Ce qu’il fait de ton corps tout entier.

Je suis triste.
De la peur dans tes yeux.
De l’estime de toi entamée.
De l’injustice encore, de toi qui donnes tant et qui prends si cher.
De tes questions sans fin, qu’est-ce que j’ai fait pour toujours tomber sur des mecs comme ça, est-ce que je suis pas un peu responsable, c’est ça l’amour ? Tu m’en veux, hein, de m’être encore mise dans une histoire pareille ?

Je suis vénère.
Après toi, voisin.
Quand on t’a demandé d’être vigilant, d’appeler la police si tu l’entendais se pointer ou la menacer, tu as dit non, je suis pas une poucave.
Pardon?
Tu as répété, moi j’ai grandi à Drancy, c’est comme ça, la règle c’est l’omerta. Je suis pas une poucave, j’appelle pas la police.
Vous réalisez qu’elle est en danger ?
Je. Suis. Pas. Une. Poucave.
J’aurais pu te déboiter la mâchoire de ta lâcheté au nom d’un soi-disant honneur.

Je suis fière.
De n’avoir pas une seconde eu peur de lui, face à face.
Que sa potentielle violence ne génère que mon mépris.
De Yann, qui m’accompagnait, de sa force sûre et juste.
De toi qui décides que non, tu ne peux plus accepter tout ça, toi qui oses, relèves la tête, prends des risques incommensurables.

J’ai envie.
De le prendre par le col, de le coller au mur, de lui dire des choses comme si tu la violentes encore une fois je t’arrache les couilles.
De te dégoter le prince charmant dont tu rêves. Un mec qui te prenne pas pour son esclave, qui propose de faire la vaisselle quand tu as préparé à manger, avec qui tu auras des enfants que vous élèverez ensemble, tu as entendu dire qu’il y a des couples où ça se passe comme ça, c’est vrai, c’est possible ?
De dormir d’un sommeil noir et profond.

La CAF vous souhaite un joyeux week-end de Pâques

Tu voulais téléphoner à la CAF, une attestation à demander, un truc sans importance mais tu n’avais plus de crédit alors tu as attendu notre visite. Tu t’étais déplacé le matin même, mais les bureaux étaient fermés pendant une semaine, ça arrive, les agents sont tous mobilisés pour essayer d’éponger un peu le retard.

On a mis le haut-parleur, habitués que nous sommes aux musiques d’attente et autres joies des institutions au bout du fil, à coups de tapez 1 tapez 2 tapez 3 je n’ai pas saisi votre choix merci de taper à nouveau votre code secret votre délai d’attente est estimé à merci de rappeler ultérieurement nous ne pouvons donner suite. Le haut-parleur, ça nous permet de continuer à causer d’autres choses, on écoute d’une oreille et on papote en même temps. Pratique. Lire la suite

Ce métier impossible de chercheuse d’emploi, ou la fracture numérique

La dernière fois, ça s’est pas très bien passé avec ma conseillère Pôle emploi, tu veux pas m’accompagner ? Je veux bosser, répètes-tu à l’envi, et si ce n’est pas Pôle emploi qui m’aide, qui le fera ? C’est leur boulot, non ?

Tu as sous le bras tout ton dossier. Il y a en vrac des CV, des convocations Pôle emploi, des comptes-rendus de rendez-vous Pôle emploi, des courriers de radiation, des attestations de participation à telle ou telle demi-journée de formation informatique/CV/recherche d’emploi/entretien d’embauche, des fiches d’orientations IAE (insertion par l’activité économique), des offres d’emploi imprimées, des listes d’adresses et de numéros de téléphone d’agences d’intérim. Et tant d’autres papiers, encore. Tu promènes l’ensemble à chaque fois, sait-on jamais. Lire la suite

Ta vie qui vient percuter la mienne. Chapitre 1 : la pauvreté

Ça arrive plusieurs fois par jour, dans ma vie professionnelle.
Ta vie qui vient percuter la mienne de plein fouet, sans prévenir.
Tes expériences tes mots tes gestes qui rentrent par mes yeux mes oreilles ma peau, avant de chercher (parfois longtemps) une place dans mon cerveau mal (ar)rangé.

Ma vie de BBB – bonne blanche bourgeoise –, elle est douce comme du coton, tellement les vies des gens qui m’entourent lui ressemblent. Bon, des fois ça percute quand même. Mais disons, c’est l’exception. Au travail, c’est le quotidien.

Tiens, par exemple, cette fois-ci, j’ai envie de parler des histoires de sous. Lire la suite

Je meurs un peu chaque jour

La vie est là, bruyante, brutale, assassine.

Je ne veux pas le voir.
Je l’ignore, je le nie, je le refoule.

Les pas-gentils-du-tout, ça ne peut pas exister.
Ça ne peut pas. Pas vraiment. Pas totalement.

Mais la vie se fout de ma naïveté.
Elle est là dans toute sa violence et son injustice.
La vie est là qui te tue. Lire la suite

Ils ne gagneront pas toujours, hein ?

Des mois que tu es hospitalisé en psychiatrie, sous contrainte.

Une hospitalisation que tu ne comprends pas, tu ne vois pas ce que tu as fait de répréhensible, même si quand tu nous racontes les événements, nous on imagine un peu quand même pourquoi la contrainte. On a l’impression qu’il y a certes du soin dans cette hospitalisation, mais qu’il y a aussi un peu de volonté de faire justice, et d’enfermer ainsi d’une autre manière, pour faire payer un peu. Mais peut-être que j’extrapole.

Une hospitalisation faite presque uniquement de rapports de force avec ton psychiatre et l’équipe soignante, faite de punitions et de récompenses. Par exemple, si tu te comportes bien, tu as le droit de voir notre équipe. Moi j’ai du mal à supporter qu’on fasse du chantage sur notre dos, mais c’est pas comme si j’avais mon mot à dire là-dessus. Alors tu nous racontes le jeu de rôle que tu joues, ce que tu dis à qui, les mots exacts qu’ils veulent entendre. Lire la suite

Moi aussi, j’ai été maltraitante

Il est mort avant que j’ai eu la chance de le connaître mieux.
Il venait d’entrer dans ma vie professionnelle.
Je ne l’avais vu que deux fois.
J’ai pourtant eu le temps d’être maltraitante.
Oh pas avec lui, mais avec sa mère.
A cause d’un blouson en cuir.
Lire la suite

Oui, ta colère est légitime

Tu es en colère. Très en colère.
Tu cries fort cette colère à qui veut l’entendre, aux gens en qui tu as confiance, aux inconnus. Tu la cries avec des mots durs, des éclats de voix, ton portable fracassé sur le sol, une agitation dans tout ton corps.
Ta colère, elle te fait peur. Parce que tu n’aimes pas être en colère, et tu n’aimes pas l’homme en colère que tu es. Lire la suite

De quoi se réjouit-on ? Ou le scandale des hôtels au mois

Hier, un Monsieur qui a dormi tant d’années à la rue qu’on ne les compte plus a dormi au chaud dans un lit avec des draps. En soi, une bonne nouvelle, non ? Les nuits commencent à être vraiment fraîches, en ce mois de décembre.

Monsieur a intégré un hôtel parce qu’un hôtelier avait une chambre vide, et que ce dernier savait qu’il pouvait compter sur les associations pour ne pas la laisser inoccupée longtemps. Nous avons donc joué les intermédiaires, en informant Monsieur de cette possibilité. Il a dit oui rapidement, comme si c’était une évidence. Lire la suite

Une vaste blague à raconter le soir au coin du feu

Quand on me demande si un Monsieur qui dort dehors « est en demande », marqueur de la volonté supposée des personnes à s’en sortir, critère suprême d’éligibilité à la catégorie des « bons SDF », ça me fait bien marrer. Ça fait aussi marrer mes amis au coin du feu un soir de décembre. Mais réfléchissons sincèrement aux solutions qui sont effectivement proposée à ces Messieurs qui ont passé des années à la rue : c’est tout d’un coup beaucoup moins drôle. Lire la suite

Des couvertures qui brûlent au milieu de la nuit

Abdel dort dehors, dans un léger renfoncement.
Heureusement pour sa vie, Abdel ne dort jamais trop profondément.

Parce que la nuit dernière, à 4h et des poussières, il aurait pu brûler. Des têtes brûlées ont mis le feu à quelques vitrines, quelques véhicules… Et au passage à l’amas d’affaires et de couvertures sous lequel il dormait.

Les pompiers sont intervenus dans le quartier, c’était un feu d’artifice de flammes et de gyrophares. C’est comme ça qu’Abdel le décrit.

Lui, il a éteint les couvertures qui prenaient feu avec une rapidité qui l’a sûrement sauvé.

On ne saura pas si les têtes brûlées savaient qu’il y avait un homme sous les affaires. Peut-être que c’est mieux comme ça?

Une nuit de janvier

Par une glaciale nuit de janvier, quelques minutes avant que minuit sonne, on a croisé un couple. La dame avait un petit de 4 mois sur le ventre.
Je leur ai dit bonsoir tout va bien ce soir? Je ne savais pas s’ils rentraient de soirée ou si pour eux la soirée était éternelle.
Elle m’a dit oui ça va merci, mais elle n’était pas convaincante.
Je lui ai dit vraiment, ça va aller? Vous avez un endroit où aller?
Elle m’a dit en fait non, on sait pas où on va dormir. Lire la suite