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Ton brin de romarin dans ta gueule

C’est un jour de printemps que nous partageons avec plaisir.

Nous sommes installé.e.s en terrasse, au soleil, à siroter un diabolo menthe. On en profite pour ouvrir ensemble ton courrier, on t’aide à déchiffrer, on remplit un document, on passe un coup de fil à la CAF. Et côté santé ? Tu n’as pas été à tes derniers rendez-vous avec ton psy. Tu viens de changer de lieu de soin, et c’est pas simple. Tu n’as vu cette docteure qu’une fois, le contact n’a pas été très chaleureux et tu n’as pas trop apprécié qu’elle nous dise à peine bonjour quand on t’a accompagné. On t’encourage à re-tester, à donner une chance à la rencontre. On insiste un peu, on trouve important, vu ce que tu vis, que tu puisses construire avec un.e psy une relation de confiance qui te permettra de trouver l’écoute et les soins dont tu as besoin. Tu n’es pas contre. On les appelle, personne décroche. On n’est pas très loin, nous fera une balade que d’y aller à pied et de prendre directement rendez-vous.

Sur notre route, un jardin partagé et une dame qui jardine. Un brin séducteur, tu entames la conversation. Il fait beau, elle a le temps et le sourire, on visite ce coin de culture. On parle manger, légumes, recettes, vous tombez d’accord pour cuisiner ensemble un de ces quatre. Elle te donne quelques trucs et astuces. Par exemple, un brin de romarin dans l’eau des pâtes – le seul plat que tu cuisines – et elles auront plus de goût ! Elle cueille 3 brins de romarin et nous les offre.

On se remet en marche, on te briefe sur le fait de laisser une autre chance à cette docteure, on compte sur ton tempérament chaleureux et ta capacité à tchatcher, y a pas de raisons que ça se passe mal. La secrétaire nous accueille et te donne un rendez-vous pour la semaine suivante. Oh, mais qui voilà au bout du couloir ? La psy ! Tu la reconnais, t’avances vers elle avec élan et lui annonces que tu as repris rendez-vous. Tu ne lui laisses pas trop le temps de te faire des remontrances sur les rendez-vous manqués et lui tend un brin de romarin, c’est pour vous ! À ce moment là, tout toi est ouvert, souriant, confiant.

La réponse est fermée et glaciale. Elle le saisit du bout des doigts, le pose sur le bureau à côté, ne dit pas merci mais revient sur les rendez-vous manqués. Tu ne te laisses pas décontenancer, tu le reprends et lui offres à nouveau : non, vous n’avez pas compris, c’est pour vous, c’est du romarin. Elle répond que oui elle sait ce que c’est le romarin merci, et le repose négligemment sur le bureau en disant ce sera pour toute l’équipe. Tu contestes, non c’est pour vous, c’est juste du romarin !, mais elle te salue déjà, au revoir Monsieur à jeudi prochain.

La secrétaire – ouf, merci ! – attrape le brin au vol, annonce qu’elle va le mettre dans l’eau, c’est très gentil, en plus il sent vraiment bon, dit-elle en souriant.

Et nous voilà repartis, un peu abasourdis. Tu dis et redis, vous vous rendez compte, elle est même pas capable d’accepter un brin de romarin ? Pfff… Tu n’en reviens pas vraiment, et nous non plus faut dire. Elle te ferait presque de la peine, en fait, retranchée dans sa position et ses principes rigides inopérants. On évoque votre prochaine rencontre, tu lui dirais bien en riant qu’il faut pas avoir peur du romarin, Docteure. Mais non, tu n’en reparleras pas, « elle serait capable d’augmenter mon traitement », dis-tu dans un grand éclat de rire.

Enfin pour l’instant, tu ne lui as rien dit, bizarrement, tu as complètement oublié le rendez-vous, quel rendez-vous ?

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Quand je vous dis qu’il faisait beau !

Deux heures avec toi

Un tourbillon. Tu es un tourbillon.
Tu parles, beaucoup. Tu bouges, non-stop, mais c’est un peu aussi à cause de ton traitement.
Tu ne t’arrêtes de rien, jamais. Tes blagues sont drôles et me font rire. Même si tu frises parfois la désobligeance, parce que tu frises parfois la désobligeance.

Cet après-midi là, toi et nous, on a tout le temps. C’est pas toujours. Ça tombe bien, tu as plein de fils à démêler. Tu nous embarques à la mairie aux impôts au cyber au supermarché au PMU chez toi au téléphone avec EDF la CAF la MDPH le CMP ta mère un ami. Lire la suite

Basile, son appartement, et les habitants chics qui veulent le mettre dehors

Basile a emménagé dans son nouvel appartement il y a 3 mois à peine. Après des années et des années et des années et des années de rue. Plus personne ne sait combien exactement. Basile est très content de son nouvel appartement, il dort pour l’instant sur un matelas posé au sol, continue à parcourir la ville en journée, mais aime y revenir pour cuisiner. Il vient d’installer un canapé, attend d’acheter une troisième chaise pour nous inviter à manger un pot-au-feu, qu’il cuisinera. Basile a été chef cuistot pendant des décennies, c’est sa passion, avec les voyages, la géographie et la musique baroque.

L’appartement de Basile est situé au rez-de-chaussée d’une résidence chic, dans un quartier chic, avec des habitants chics, à l’entrée il y a même un gardien chic. Qui nous apprend, au détour d’une de nos visites à Basile, que les habitants sont en ordre de bataille pour le faire dégager dans les plus brefs délais. Gloups, pardon, vous pouvez développer ?

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Vie de maraudeur (bénévole) du soir

Je viens de retrouver ce texte qui date de juin 2009, et l’envie m’a prise de le partager. Plongée dans le passé…

Marauder, pour moi, c’est…
Regarder la météo autrement, se dire que putain il pleut, merde ça cogne, ouf ça se maintient, va y avoir de l’orage ?
L’odeur des soupes en sachet, des plaques chauffantes, de la pisse, de la bière, du café.
Un garçon de 14 ans, pieds nus, en tee-shirt et jean trop court, par une nuit de grand froid, qui raconte l’Afghanistan d’où il vient et l’Angleterre où il va.
S’assoir sur ses idées, se prendre des claques, virer de bord.
Une présence indéfectible, absolument indéfectible.
Porter un peu de la vie d’inconnus, qui du coup ne le sont plus, et en partager quelques grammes, pour que ce soit moins lourd.
Se résoudre à l’impuissance, pleurer sur l’impossible. Lire la suite

Le vent se lève, il faut tenter de vivre !

Du haut de son poste à très hautes responsabilités, et à cause d’enjeux institutionnalo-politico-absurdes, il a licencié un collègue aussi compétent qu’investi. Il a ainsi fragilisé un homme, et une équipe compétente, investie, qui tente simplement de bien faire son travail. Étiquette : homme à responsabilités.

Il chante très fort en pleine rue ou sur les quais du métro pour couvrir des voix envahissantes dans sa tête, qui lui promettent tous les malheurs du monde. Ça marche plutôt pas mal, il s’épargne ainsi des blessures supplémentaires et vit un petit peu mieux. Étiquette : fou. Lire la suite

Si ça c’est pas de l’amour…

Ils étaient une centaine ce dimanche soir à festoyer gaiement, manger des bons trucs, exécuter quelques pas de danse sur des airs d’accordéon et de violon, se serrer la pince, se faire des bises et se tomber dans les bras, échanger des nouvelles et des blagues.

Quand je suis rentrée dans la salle, je les ai vus, là, tous ensemble, et je me suis dit qu’ils étaient beaux. Et que la magie avait encore opéré. Lire la suite

N’allez pas le répéter, mais le psychotique vous emmerde

Le Noir mange des bananes (n’est-ce pas, petite conne ?). L’Iranienne est voilée, donc soumise, et l’Iranien est barbu, donc extrémiste fondamentaliste islamiste terroriste. Le Rom est voleur de poule (mais un jour, il les rendra, même que 3000 poules à Paris lâchées en liberté, ça en fera du bruit sur le boulevard Beaumarchais). La femme enfante et ça la rend heureuse (à moins qu’elle ne soit putain ?). Le gay ne s’engage pas dans ses relations (hé hé, mais il se marie maintenant, big up aux plus beaux mariés du monde intergalactique, j’en suis encore toute retournée). Le SDF a l’air d’un SDF (entendu par une amie lors d’une réunion associative il y a quelques jours : « Foi de maraudeur, rien ne ressemble autant à un SDF qu’un autre SDF. »)(sic).

Et le psychotique, lui? Lire la suite

Menthe, citron, cassis, anis ? Les Parisiens ne sont pas tous des connards égocentriques

Dans ma province région natale, et dans plein d’autres, on me dit que Paris c’est la folie, que les gens ne se disent plus bonjour et se foncent dessus, qu’il n’y a plus de lien social, qu’il faut être fou pour apprécier. Moi je suis peut-être trop naïve ou bisounours, on me le dit aussi, mais ce que je vois quand je vais à Paris, c’est de la solidarité tissée à chaque instant, dans l’ombre.

Je pense à ce serveur de ce bar dans lequel je me pose à mes heures perdues. J’aime l’entendre égrainer la liste des sirops menthe citron cassis anis fraise Lire la suite

N’appelez pas homme des bois cet homme qui m’est cher

Y a pas très longtemps, je furetais en librairie. Me passe alors entre les mains un bouquin que je ne citerai pas, vous comprendrez pourquoi. Ça parle de pauvreté et de France en crise tout ça, je le feuillette. Et tombe sur un passage qui décrit un « homme des bois », voisin de quartier que l’auteure croise régulièrement. Je lis une première fois, puis une seconde. Je le reconnais, cet homme des bois. Lire la suite

Quel rapport entre un fauteuil, une patate, une plante verte et un sans-abri ?

Il n’a pas de toit.
Il n’a plus d’espoir.
Il ne regarde pas vers l’avenir.
On ne vit pas, quand on est à la rue, on survit.
Cet homme vit comme un animal. Lire la suite